18/01/2022

ENTRETIEN. La situation de la crise sanitaire vécue à Conakry et à Abidjan.

Face à la première vague de Covid-19, les intervenants du secteur de la santé étaient en première ligne et ont joué un rôle important afin de lutter contre la pandémie. On a observé une situation préoccupante à Abidjan (90 % des cas recensés en Côte d’Ivoire). À Conakry, les pouvoirs publics ont décrété l’état d’urgence sanitaire dès le 26 mars 2020. Comment cela a affecté les ressources humaines et matérielles des hôpitaux ? A-t-on remarqué une adhésion et un engagement des citoyens ? Quelles ont été les stratégies de riposte ? Leurs systèmes de santé sont-ils mieux préparés à être confrontés à de nouvelles pandémies ? En nous penchant sur les réponses de deux professionnels de la santé (une doctorante en médecine et un infirmier), nous pouvons répondre à ces questions.

Juliette Coulibaly : doctorante en médecine. Elle travaillait à l’hôpital national Donka, à Conakry, en Guinée.
Yao* : infirmier. Il travaillait Centre hospitalier universitaire de Cocody, à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Son prénom a été changé, car les professionnels de la santé de la Côte d’Ivoire sont tenus de ne pas divulguer les informations liées à leur domaine.

Thème A : Retour en arrière

  1. Nabil : Quelles ont été les mesures sanitaires et de ressources humaines prises par les hôpitaux lors de l’annonce de la pandémie en mars 2020

    Juliette-Conakry : Au tout début, le port du masque et le lavage régulier des mains (avec du savon, l’eau ou du gel hydroalcoolique) étaient obligatoires dans les hôpitaux du pays, suite aux décision des pouvoirs publics. Puis, les gestionnaires de l’hôpital de la ville ont décidé de réduire le personnel afin d’éviter les contaminations. À cet effet, seuls les employés titulaires avaient la possibilité de rester en poste. 

    Yao*-Abidjan : Dès l’annonce de l’OMS, nous avons commencé par des plans de sensibilisation destinés aux personnes pour les informer des gestes à adopter ou à éviter. Parallèlement, nous avons installé des distributeurs de gel antibactériens au niveau de chaque département de l’hôpital. La température corporelle de chaque personnel a été prise de façon systématique. Idem pour les visiteurs, qui ont par ailleurs beaucoup apprécié cette mesure. Si une personne présentait des symptômes grippaux (toux, nez qui coule, fièvre…), elle ne devait pas se présenter au bureau. Voilà en gros, les premières mesures prises. 
  1. Nabil : Quelle a été la stratégie adoptée par le gouvernement pour combattre la pandémie ?

    Juliette-Conakry : On pourrait citer quatre principales mesures dictées par les autorités. Tout d’abord, le lavage des mains dans les grandes surfaces, établissements publics. Ensuite, le gouvernement a imposé un couvre-feu à la population. Puis, un confinement partiel a vu le jour; il est important de préciser que l’économie informelle est très importante en Guinée et qu’un confinement complet aurait beaucoup d’impacts sur la population. Enfin, on a beaucoup privilégié le télétravail dans beaucoup de secteurs de l’économie formelle.

    Yao*-Abidjan : Beaucoup de sensibilisation a été déployée sur plusieurs niveaux. Au niveau local, le gouvernement ivoirien a mis en place une surveillance communautaire où les chefs de quartier sensibilisent la population selon les caractéristiques spécifiques des quartiers. À une échelle plus large, le gouvernement a beaucoup mis d’énergie sur les écoles et les institutions religieuses afin de faire connaître les gestes barrières et les nouvelles mesures adoptées par les décideurs publics. D’un point de vue matérielle, on a vu apparaître des subventions afin d’aider les ménages plus vulnérables.
  1. Nabil : Le système de santé a-t-il été assez résilient pour affronter la crise ? 

    Juliette-Conakry : C’est une question difficile à répondre. La Covid-19 a surpris tout le monde ici, sans toutefois que le système de santé soit débordé.

    Yao* -Abidjan: Nous pensions que notre planification favorisait la résilience, mais personne n’était prêt pour ce qui est réellement arrivé. La vitesse à laquelle les systèmes de soins de santé ont réussi à répondre à la crise, de même que l’ampleur de leur transformation, relève de l’exploit. Mais la situation aura aussi servi à exposer les faiblesses d’un pays (et d’un monde) bien mal équipé pour gérer une pandémie de la sorte. Si la Côte d’Ivoire est relativement épargnée par la pandémie de Covid-19, celle-ci a braqué les projecteurs sur des systèmes et des processus peaufinés au fil de nombreuses décennies, révélant leurs défauts cachés et leurs vulnérabilités, et jetant la lumière sur les points d’ombre de nos plans et de nos prévisions. À mes yeux, la souplesse et l’agilité, des facteurs essentiels de résilience, sont souvent évacuées des systèmes conçus dans une optique d’ingénierie de la valeur, qui vise à optimiser l’efficacité et à réduire les coûts au minimum. 
  1. Nabil : Quelles ont été les répercussions sur les nouveaux employés et les stagiaires ? 

    Juliette-Conakry : Ils ont été sommés de rentrer à la maison pour éviter la propagation. Cela a engendré un chômage technique relativement conséquent à l’hôpital et un peu partout en Guinée. On peut aussi mentionner le manque d’apprentissage où les étudiants ont perdu une période importante de leur cheminement et où il y a un retard qui doit être comblé.

    Yao*-Abidjan : Beaucoup ont vu leur stage reporté ou crédité, occasionnant beaucoup de problèmes sur la valeur du diplôme. Cela a bien sûr créer beaucoup de frustrations au sein de cette communauté étudiante.

Thème B : Mesures et actions

  1. Nabil : Au Québec, on a assisté à une pénurie de masques de procédure en début de l’année 2020. A-t-on vu des problèmes d’accès à du matériel médical préventif et des moyens de protection contre la Covid-19 ?

    Juliette-Conakry : Au début, pas du tout; par la suite on a assisté à des manques vu les restrictions de transit entre États. C’est surtout en réanimation que l’on a constaté des manques à combler.

    Yao*-Abidjan : Oui, il nous manquait des ventilateurs et beaucoup de matériel médical préventif comme les blouses ou les lingettes.

  2. Nabil : L’impact de la Covid-19 a engendré plusieurs gestes barrières. Selon vous, les recommandations de base émises par le gouvernement ont été bien respectées et comprises par la population ?

    Juliette-Conakry : Non, il y a eu énormément d’amalgames sur le fait de porter le masque puisque le gouvernement indiquait que ce n’était pas important, et revenait sur leurs décisions ce qui rendait les mesures à adopter pas compréhensif du tout. La population n’a ni adhéré ni compris la pertinence du couvre-feu. Il a fallu instaurer des amendes. Avec l’être humain, les interdits sont toujours compliqués.

    Yao*-Abidjan : Pour les grandes villes du pays (Abidjan, Bouaké, Yamoussokrou) on peut dire que oui. Les acteurs religieux ont beaucoup été actifs tant dans le partage de l’information qu’au niveau de l’adaptation des enseignements religieux (qui se sont poursuivis en ligne). Ils ont énormément collaboré avec le gouvernement.

  3. Nabil : Beaucoup déplorent le retard de la campagne de vaccination sur le continent africain. Cette observation vous paraît-elle pertinente ?

    Juliette-Conakry : Non, le continent africain est le moins touché. Certains pays en ont eu plus besoin et il est donc normal que les vaccins leur soient acheminés en premier.

    Yao*-Abidjan : Oui, le gouvernement ivoirien n’était pas pro-actif. Beaucoup affirmaient que les membres de ce gouvernement suivaient les instructions d’autres pays et les copiaient sans tenir compte de la réalité du terrain. Dans la campagne de vaccination, on a pas vu une réelle volonté du gouvernement de faire vacciner sa population, tout en sachant que la Côte d’Ivoire est relativement épargnée par la pandémie.
  1. Nabil : Une assistance de la part d’un autre pays (comme un État voisin) a-t-elle permis de participer aux efforts de lutte contre la pandémie du Covid-19 ?

    Juliette-Conakry : Non, car on n’était que peu débordés.

    Yao*-Abidjan : Pas du tout. Si dans le cadre de la riposte contre la maladie à virus Ebola l’aide des pays développés a constitué l’essentiel de la cagnotte engagée dans la lutte en Afrique, le coronavirus a bouleversé ce schéma. Les pays développés, occupés à compter leurs morts, à équiper leurs hôpitaux et à tester leurs malades, ne pouvaient donc pas de sitôt se détacher de leurs priorités pour penser à l’Afrique.

Thème C : Analyse

  1. Nabil : Avez-vous observé des acteurs se démarquer des autres ?

    Juliette-Conakry : Il y a eu une réelle implication des acteurs religieux qui ont veillé à faire respecter les nouvelles mesures barrières. Aussi, certaines ONG (Alima, AEEIG) ont entreprises plusieurs actions de sensibilisation vu que la population n’adhérait pas aux mesures.

    Yao*-Abidjan : Les acteurs religieux ont grandement coopéré avec le gouvernement ivoirien afin de prévenir les contagions. Pour ma part, je n’ai pas vu d’autres acteurs émergés ou se distingués.
  1. Nabil : Les exigences contradictoires ont-elles été nombreuses ?

    Juliette-Conakry : Oui, à titre d’exemple, un traitement par la chloroquine a d’abord été décrié pour ensuite être validé. Le port du masque a été remis en question par le gouvernement à de nombreuses reprises.

    Yao*-Abidjan : Beaucoup, surtout lors du confinement du grand Abidjan. De manière encore plus fondamentale, la Covid a mis l’accent sur le fait que la prestation de nos soins de santé repose sur un système, et que celui-ci ne sera jamais plus résilient que ne l’est chacun de ses constituants, aussi accessoire que puisse paraitre son rôle. La souplesse et l’agilité, des facteurs essentiels de résilience, sont souvent évacuées des systèmes conçus dans une optique d’ingénierie de la valeur, qui vise à optimiser l’efficacité et à réduire les coûts au minimum. Si nous voulons être mieux préparés pour l’avenir, peut-être devrons-nous remettre en question notre conception de la « valeur » et réfléchir aux conséquences que pourrait bien avoir cette tendance à nous ménager si peu de marge de manœuvre.

  2. Nabil : Le personnel de soin a-t-il bien été consulté par les instances décisionnaires ?

    Juliette -Conakry: Pas à sa juste valeur, on a vu beaucoup de réactions suite à des problèmes plutôt qu’une stratégie forte et préventive. Si on avait compté un personnel de santé aguerri dans les instances on aurait beaucoup mieux préparé.

    Yao*-Abidjan : Des décideurs publics ont été mandatés à organiser des formations et des rencontres d’échanges en invitant des experts de la santé. D’un point de vue décisionnel, les personnels de soin n’ont pas été énormément consultés pour élaborer des stratégies de lutte contre la Covid-19.

  3. Nabil : Dans ce contexte de pandémie, quelle est actuellement la politique du gouvernement ?

    Juliette-Conakry : Il y a du flou : on ne comprend pas ce que le gouvernement décide de faire avec cette pandémie et si un retour à la normale est envisageable.

    Yao*-Abidjan : La Côte d’Ivoire a fait de nouvelles commandes de vaccin afin de poursuivre la campagne de vaccination. La reprise économique est une question-clé dans notre pays.

  4. Nabil : Au moment de la déclaration de l’état d’urgence par l’OMS le 11 mars 2020, peu d’États étaient préparés à l’arrivée d’une pandémie. En 2021, peut-on dire que le système de santé est maintenant plus préparé à réagir rapidement à un futur scénario de pandémie ?

    Juliette-Conakry : Il est sûr que lors de l’arrivée de l’Ebola on n’avait pas encore conscience de l’importance de la distanciation sociale, concept qui n’existait pas encore. Cela a permis de mieux comprendre l’importance des gestes barrières. Avec la Covid-19, il y a eu beaucoup d’efforts de la part du système de santé, mais il y a encore beaucoup d’améliorations à faire.

    Yao*-Abidjan : Le système de santé ivoirien est mieux préparé oui. Tout ça nous a montré que la résilience, ça ne consiste pas à s’équiper de la tête aux pieds pour affronter les situations auxquelles on peut raisonnablement s’attendre. Ça veut dire être prêt pour des choses qu’on ne peut même pas imaginer.

Propos recueillis par Nabil Jaafari le 14 juillet 2021 (COULIBALY, Juliette) et le 21 juillet 2021 (Yao).

Première photo : Hôpital national Donka. https://www.africaguinee.com/articles/2019/08/28/renovation-de-l-hopital-donka-ce-qui-va-changer-pour-les-patients
Deuxième photo : CHU de Cocody. https://news.abidjan.net/articles/680209/chu-de-cocody-de-grands-travaux-en-cours-des-renovations-qui-pietinent-faute-de-moyens

Nabil Jaafari

Nabil JAAFARI est détenteur d'un baccalauréat en science politique (UQAM, 2021) et poursuit une maîtrise en Affaires publiques et internationales (uOttawa) afin d’étendre ses connaissances dans le domaine de la sécurité et de l'économie internationale. Ses travaux de recherches se sont jusqu’ici concentrés sur la diplomatie multilatérale, sur les défis démocratiques et sur les relations entre les grandes puissances et l’Afrique.

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