16/05/2022

Les contraintes d’une action collective de lutte contre le Coronavirus au Cameroun

Siméon-Roland Ekodo Mveng
Doctorant, Département science politique, UQAM

Le discours sur l’union sacrée en prélude aux compétitions sportives et à l’envoie des soldats en guerre sonnait jusque là au Cameroun comme un cri de ralliement nonobstant les multiples clivages identitaires et les fractures sociopolitiques. Il faut dire que par le passé, ce répertoire d’action[1] et de mobilisation se traduisait souvent par des collectes populaires de fonds, des appels à la circonspection langagière et des soutiens sans faille au garant des institutions ou aux représentants de l’État opportunément commis aux missions suicidaires ou patriotiques. Toutefois, l’expérience aboutie d’une synergie autour des Lions indomptables avant leur participation à la Coupe du Monde de Football de 1994 avait paradoxalement laissé un gout amer avec à la clé le détournement massif des contributions, pour une expédition foireuse qui avait terni l’image du pays au-delà du scandale financier. Ce précédant fâcheux assorti d’une tradition dirigiste Top Down expliquerait en bien des points la difficulté à construire plus tard une osmose républicaine autour des options gouvernementales de lutte contre la secte islamique Bokho Haram. Il serait également erroné de penser que le concept stratégique de défense  populaire chère au Cameroun tient la promesse des fleurs dans la guerre contre le mouvement sécessionniste anglophone si l’on s’en tient aux critiques courantes de journalistes, intellectuels et organisations de la société civile. En ayant à l’esprit la fragmentation des forces vives sur des questions politiques internes malgré le rêve unitaire, on croirait a priori qu’une crise sanitaire internationale ne mettant pas en cause le gouvernement, et  ayant entrainé des dommages dans des pays développés resserrerait légitimement les rangs sur le plan local. Que non. La gestion actuelle de la pandémie du Corona virus-19 met en scène une chaine de conflictualité et de dissidences dans la construction d’un référentiel prophylactique. Quelles sont les contraintes dans la conceptualisation et dans la mise en œuvre d’une action de sécurité collective contre le COVID-19 au Cameroun? Quelles sont les incidences de cette dispersion stratégique et programmatique sur la propagation du virus et dans la prise en charge des personnes contaminées ou exposées à la menace? Nous avons pour hypothèse dans cette contribution qu’une lutte de monopole pour le contrôle du marché thérapeutique local de la Covid-19 créerait des zones grises sanitaires aggravant l’éclosion de la pandémie. Une telle perspective pourrait être étudiée à partir d’une confrontation d’avantages comparatifs d’efficacité entre  la prétention étatique de pourvoyeur de santé publique et certains cadres de la gouvernance sanitaire pluraliste.

  1. Les hypothèques structurelles et civilisationnelles d’une action solidaire de lutte contre le Covid-19 au Cameroun.

       Il faut entendre ici, les déterminants sociotechniques et les facteurs psycho-cognitifs pouvant se poser comme des obstacles à une coordination biosécuritaire[2] de la prévention et la guérison du Corona Virus au Cameroun.

1.1. La couverture sanitaire au Cameroun à l’épreuve de  la gestion des crises et de son plateau technique : une étude casuistique du Covid-19

-La gestion de la crise covidhumanitaire au Cameroun au prisme des étalons internationaux.

On entend généralement par management des crises, l’observance de certains comportements dans un dispositif organisationnel visant à prévenir le risque, à réduire les effets d’un fléau ou à endiguer une menace. On y dénombre  9  étapes selon le document hospitalier MEMOGUARD[3]. A savoir :

 Inculquer une culture du risque, analyser les risques, mettre en place un dispositif de gestion des crises, mettre en place un plan de gestion des crises, Identifier les membres de la cellule de crise, Choisir et former les porte-paroles, préparer les messages à diffuser, Détecter et évaluer la situation de crise, et en fin coordonner les réponses de crise.

Pour faire face à la pandémie, « Le ministère de la Santé publique du Cameroun a élaboré un plan de préparation à la COVID-19, comprenant une surveillance active aux points d’entrée, une capacité de diagnostic dans le pays au laboratoire national de référence et des centres d’isolement et de traitement désignés »[4]. Si l’on s’en tient aux chiffres officiels publiés le 29 Juin dernier par le gouvernement, on dira selon cette source de l’ambassade des États-Unis que le pays avait enregistré 12592 cas, dont 313 décès. Une telle statistique ferait la preuve de l’efficacité managériale de la crise dans une étude comparée avec les pays développés qui connaissent le drame humanitaire autant qu’elle démentirait grandement les prévisions apocalyptiques de l’OMS sur l’Afrique, si on ne prenait pas en compte la résilience des populations à une maladie quasiment tropicale proche du virus grippal. On peut donc dire au regard des critères de gestion de la crise, que notre casuistique malgré son résultat mitigé s’éloigne des standards et, qu’une observation des règles comme la veille épidémiologique, la programmation, et la communication de crise lui aurait peut-être permis de réduire substantiellement les pertes en vies humaines. Une situation qui peut  également être examinée à partir des considérations structurelles telles que les tensions de trésorerie et l’étroitesse de son plateau médico-technique.

-Le rôle dévolu au plateau technique dans la régulation du Covid-19 au Cameroun.

«Un plateau technique ou plateau médico-technique est un ensemble de lieux et d’équipements qui permettent de réaliser, généralement à l’hôpital des actes curatifs ou diagnostiques »[5].Ce syntagme désigne généralement en terme d’infrastructures ; «le bloc opératoire, la salle d’accouchement, les sites d’imagerie médicale, la salle d’exploration fonctionnelle, la salle d’anesthésie, le site d’endoscopie ».[6] En termes de réponse à la pandémie, il convient de souligner que le gouvernement camerounais, fort du don présidentiel d’un Milliard de francs CFA au début de la crise a bénéficié d’allocations en matériels provenant des partenaires internationaux, mais également des opérateurs économiques, élites administratives et personnes de bonne volonté pour pallier l’absence d’hôpitaux de références. On a notamment observé la distribution des seaux et des gels hydro-alcooliques dans les villages et zones prioritaires telles que les mairies, arrondissements et districts. Dans cette perspective d’action caritative, la société CIMENCAM par le biais de son Directeur Benoit Galichet a offert à 6 communes[7]du pays une somme de 20millions de Frs CFA ainsi qu’un matériel constitué de gels alcooliques, des seaux, masques et fontaines d’eau. Bien plus, si des traitements issus de la médecine traditionnelle peuvent être opportunément mobilisés dans la guérison des patients selon toute vraisemblance, en élaguant d’ailleurs le débat sur les protocoles et les brevets, Il faut regretter leur manque de collaboration avec la biothérapie moderne malgré leur rôle éprouvé de substitut fonctionnel.

Or, précisément, la faible domestication de l’outil technologique et de l’intelligence artificielle dans le domaine biomédical ainsi que l’absence d’un régime d’assurance maladie pour tous construisent désormais le phénomène d’expatriation sanitaire des bourgeois et dignitaires du pouvoir et l’abandon des prolétaires à l’automédication en bordure de route, des produits parfois contrefaits ou périmés. C’est donc dire que malgré le budget communément alloué, l’absence d’un vaste réseau de santé harmonisé, amélioré et décentralisé constitué d’établissements hospitaliers de pointe, de centres de références, de CHU[8], de CUSS[9] rendrait difficile la prise en charge clinique des populations dans les coins reculés. Dans la connaissance holistique du problème, l’énonciation des déficits structurels et des tâtonnements stratégiques congrus entre mimétisme biomédical et syncrétisme sanitaire devraient éminemment compter avec les paramètres culturalistes et civilisationnels de réception des crises.

  • 1.2. La crise du COVID-19 au Cameroun au prisme des facteurs civilisationnels.

Dans un rapport publié au mois de Mai dernier, la revue scientifique anglaise British Medical Journal Global Health émettait des réserves sur la gestion de la pandémie au Cameroun. Elle estimait en sus que le pays connaitrait un pic chaotique de contamination avoisinant les 8 millions[10] et que le nombre de décès pourrait s’étendre à 5074 cas dans l’avenir. Cette projection  qui s’attarde sur les politiques publiques de santé en situation d’urgence peut être créditée d’une attention scientifique particulière par delà la question des moyens quand on prend en compte la congestion des prisons, le désordre urbain, la précarité des régions anglophones actuellement en guerre de sécession et notamment la pauvreté révoltante dans les régions de l’Est et du Grand Nord en proie à une menace terroriste. Il faut ajouter à ceci, l’ancrage d’une pensée religieuse qui croit souvent guérir les maladies cliniques par la foi, ainsi que le doute sceptique de certains esprits fétichistes qui se disent avec satyre que certaines maladies ne peuvent pas tuer l’homme noir. Cette structure de sens et cette économie mentale construisent souvent un habitus réfractaire au vaccin et aux injections, ce d’autant plus que les théories du complot véhiculées dans les réseaux sociaux expliquent en longueur de journée la création artificielle d’une psychose pour contrôler l’humanité, ou  encore l’invention satanique d’un virus dans des laboratoires  étrangers. Ce ne sont d’ailleurs pas les controverses sur la chloroquine en France qui réduiront ces suspicions légitimes. La réception sociale en Afrique d’une telle idée a d’ailleurs déclenché une levée générale de boucliers quand deux médecins français avaient suggéré que l’on aille faire des tests de vaccin en Afrique. Certains leaders d’opinion comme le footballer Camerounais Samuel Éto’o dans un positionnement anticolonialiste s’étaient demandés pourquoi l’Afrique devrait servir de cobaille ou de champ d’expérimentation alors qu’elle était moins touchée que les continents et les pays qui enregistraient un nombre incalculable de morts sur leur territoire. Cette civilisation du rejet des expériences cliniques tire souvent ses origines dans des récits supposés réels ou non, que certains vaccins importés sont souvent empoisonnés et infusés aux enfants et aux jeunes filles en Afrique dans le but de limiter le boom démographique à des desseins géopolitiques de domination. On peut donc conjecturer par corrélation aux appréhensions sociétales  du VIH-SIDA et du virus Ébola que certains clients du Corona Virus, iraient tout droit vers les marabouts et les pasteurs pour des guérisons miracles. Que certains ne croient pas qu’il existe véritablement. Et que d’autres par prévenance préféreraient boire des écorces comme l’ « Ikouk » et le fruit de « kenkéliba » très consommés au Cameroun. On peut valider cette hypothèse avec le soutien qu’a reçu l’Evêque de Douala Samuel Kléda quand il a déclaré en être capable de proposer une potion faite à partir des herbes naturelles et des écorces de chez nous. Un tel discours d’introversion apparait doublement comme une résistance économique contre les industries pharmaceutiques occidentales qui colonisent le marché de la santé en, autant qu’elle voudrait prouver l’autonomie intellectuelle des acteurs périphériques à pouvoir trouver des solutions médicales adéquates au patrimoine culturel du pays. D’autres postures sur la banalisation des mesures de distanciation  et des gestes-barrière s’observent dans certaines églises qui n’ont jamais fermé ou peut-être dans la réouverture rapide des bars avant les écoles selon une autorisation du pouvoir. Une question en débat qui a soulevé au sein de l’opinion une controverse oscillant entre les préoccupations économiques du gouvernement, et la volonté de capitalisation d’une ressource stratégique de contrôle politique de la jeunesse par des diversions et les drogues populaires comme l’alcool.  

2. Les contraintes économiques et politiques d’une coordination de la lutte contre le Covid-19 au Cameroun.

Il faut entendre ici le faisceau de causalités matérielles et politico-idéologiques qui rendent problématique la gouvernance intégrée d’une crise humanitaire asymétrique.

2.1. Les effets pervers de la crise économique dans la lutte contre le Covid-19 au Cameroun.

Contrairement à certains pays comme le Canada, qui ont voté des plans d’aide d’urgence en direction des parents, vétérans, étudiants et travailleurs ayant perdu leur emploi du fait de la crise ou encore qui sont prêts à accompagner financièrement des entreprises sinistrées depuis la pandémie, le Cameroun, déjà en proie à une crise de liquidités en raison de deux fronts à l’extrême Nord contre la secte islamique Bokho Haram et au NOSO[11] s’est contenté de proposer par la figure du président Paul Biya une enveloppe d’un milliard de Francs Cfa à une population de 25 millions d’habitants. Ce ne sont d’ailleurs pas les six milliards d’aide de l’Union européenne qui suffiront à sauver la filière tomate ou à compenser les revenus de ces millions de ménages parfois confinés qui vivaient de l’informel, du petit commerce dans les marchés et notamment de la vente des denrées alimentaires sur trottoirs avant la crise. On a observé via des médias, des plaintes issues des familles qui se disaient incapables de pouvoir s’offrir des gants et des masques pour répondre à l’exigence gouvernementale dans un pays où le SMIG est inférieur ou égale à 36000 frs Cfa, sans considération faite au taux de chômage et au ralentissement de la croissance depuis les programmes d’ajustements structurels. Il faut donc dire que cette pandémie vient aggraver le calvaire des populations vulnérables et réduire les minces espoirs de relance d’une économie fortement dépendante de l’aide publique au développement par le surcroit d’endettement et la crise de certaines industries comme le tourisme, l’agro-alimentaire.

Analyser l’économie comme frein à la circonscription de la pandémie, c’est aussi montrer comment une rentabilité optimale des bassins de production agricole avant la crise ainsi qu’une bonne collecte fiscale et une gestion orthodoxe des sociétés parapubliques, de la manne pétrolière, forestière et minière auraient pu être injectées opportunément dans la couverture sanitaire ou dans un plan de soutien aux couches défavorables. Or, précisément, le dernier rapport de la Commission Nationale Anti-corruption publié le 10 juillet 2020 dévoile que la Corruption a fait perdre au pays près de 1652 milliards en 10 ans. Ce triste tableau explique en partie la faible protection civile mais, une telle captation de ressources par des coteries du pouvoir devrait être éminemment complétée avec des considérations politiciennes mettant en exergue une guerre de succession au sommet de l’État.

2.2. L’impact des luttes politiques sur la gestion intégrée de la pandémie

Il faut entendre ici les facteurs d’inertie imputables à une extrême politisation de la crise sanitaire à des fins de captation autoritaire et de verrouillage sécuritaire de l’appareil d’État par un gouvernement tenté par une succession de gré à gré selon le soupçon du principal opposant Maurice Kamto. Le gouvernement quant à lui a stratégiquement bloqué l’initiative de collecte de Fonds Survie-Cameroun lancée par Maurice Kamto candidat malheureux à la dernière élection présidentielle et revendiquant toujours une victoire. L’objectif était de contenir le redéploiement de cet adversaire dans l’espace public après son boycott des élections législatives et municipales et, notamment l’engouement populaire autour du projet afin de le priver d’un capital sympathique qui le présenterait comme un humanitaire plus soucieux de la santé des populations qu’un gouvernement irresponsable et en panne d’imagination dans un contexte critique, où l’absence de sortie officielle du Président Paul Biya pour fixer un cadre de lutte et un train de mesures alimentait davantage la rumeur de sa disparition au sein de l’opinion un mois après l’avènement de la crise. C’est dire combien, avec l’interdiction au MRC[12] de distribuer les gels, masques et gants, et avec l’arrestation des bénévoles de cette initiative ou encore la sommation par le MINAT[13] aux opérateurs bancaires de fermer les comptes du fonds Survie, le Covid-19 au Cameroun allait devenir un tatami géopolitique entre le pouvoir et l’opposition radicale décidée de poursuivre son action en faisant prévaloir la maxime juridique «  nécessité faisait loi ». Un blocage et une cacophonie qui ont ruiné la capacité de concertation des acteurs internes et la réception des besoins et suggestions selon les étalons d’une gouvernance intégrée.

                                      Conclusion

Tout au long de notre réflexion, il était question d’évaluer les contraintes de l’action collective[14] de sécurité contre le Covid-19 au Cameroun en mobilisant aussi bien les catégories analytiques de Michel Crozier et Erhard Friedberg, autant que les approches stratégiques d’une sécurité élargie[15].Au terme de ce travail, nous avons relevé la nature des contraintes sociotechniques, économiques, cognitives et politiques de même que leur impact sur la circonscription de la crise humanitaire. Au demeurant, on peut affirmer que le Cameroun, fort de sa résilience aux maladies tropicales, mais également de la convocation des substituts fonctionnels de la médecine traditionnelle arrive à démentir jusqu’ici les prédictions apocalyptiques d’un pic de contamination chaotique ou encore d’une décimation malgré les facteurs cumulés de tâtonnements stratégiques, d’étroitesse de son plateau technique, d’incivisme des populations et de gestion exclusive de la pandémie.


[1] Charles Tilly, « Les origines du répertoire d’action collective contemporaine en France et en Grande-Bretagne », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 4, no 1, 1984, p.95. 

[2] Le site du gouvernement canadien en évoquant la biosûreté et la biosécurité fait allusion à la Formation biosécuritaire, risques d’exposition aux agents pathogènes, rapports d’exposition, permis, réglementation des laboratoires ou zones de confinement : Consulté le 2020-07-12

[3] CleverMultimedia et MEMOGUARD, 2020-07-12.

[4] Site, Ambassade des États-Unis au Cameroun, 2020-07-12

[5] Wikipédia, l’encyclopédie libre, 2020-07-12

[6] Wikipédia, l’encyclopédie libre,2020-07-12.

[7] de Mombo, Douala 4e, Figuil, Mbankomo, Yaoundé 3e Foumbot, Yaoundé 3e .Source : Camer.be,le dimanche,20 juillet 2020.

[8] Centre Hospitalier Universitaire.

[9] Centre Universitaire de Soins de Santé.

[10] Repris in Journal du Cameroun.com. Consulté le 2020-07-12.

[11] Nord-ouest,  Sud-ouest, les régions anglophones en guerre de sécession.

[12] Ministre de l’Administration territoriale

[13] Mouvement pour la renaissance du Cameroun

[14] Michel Crozier et Erhard Friedberg, L’Acteur et le système-Les contraintes de l’action collective, Éditions Seuil, 2007.

[15] Roseline Mariller-Ribet et Suzanne Lalonde, L’OTAN, vers une conception Élargie de la sécurité, R.D.U.S, 2007, P.37

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