18/01/2022

L’impact de la Covid-19 sur les femmes au Burkina Faso : entre violence et pauvreté

Elisanne Pellerin
Doctorante en science politique, Uqam

La crise actuelle causée par la Covid-19 affecte la majorité de la population du monde. S’il est vrai que personne n’est à l’abris du virus, l’Histoire nous a montré que chaque pandémie apporte des conséquences sexospécifiques. Le coronavirus ne fait pas exception. Au cœur de la crise, nous pouvons voir que les femmes sont particulièrement vulnérables aux conséquences de cette dernière et cela dans divers domaines et pour diverses raisons. Ceci est particulièrement vrai dans les pays en développement où, de manière générale, les femmes sont plus vulnérables.

Au Burkina Faso, entre autres, la situation était déjà particulièrement tendue et difficile avant la brusque arrivée du virus. Ce dernier apporte donc le coup de grâce à un système étatique fragilisé et les femmes, qui étaient les premières victimes de l’instabilité du pays, sont prises dans une situation critique et complexe où se mêlent manque de ressources et inégalités sociales.  

Cet article propose de mettre en lumière les impacts de la Covid-19 sur la situation économique et sociale des femmes burkinabè. D’abord, nous verrons comment la situation politique et sociale post-crise a fragilisé le pays, puis quelles sont les conséquences de l’arrivée du coronavirus sur la vulnérabilité des femmes. Nous nous attarderons finalement aux effets du coronavirus sur les violences économiques, et physiques envers les femmes.

La situation pré-Covid-19

Le Burkina Faso est un des pays africains particulièrement fragiles depuis quelques années. Étant l’un des pays les plus pauvres du monde (Banque Mondiale 2020), les attaques terroristes djihadistes qui s’intensifient depuis 2016 causent beaucoup d’instabilités et de tensions. Passant d’environ 80 morts en 2016 à 1 800 en 2019 (ONU INFOS 2020), les attaques ont provoqué PLUS DE 838 500 personnes déplacés à l’intérieur du pays à la fin de mars 2020 (Masneang Laoundiki2020). Oxfam dénombre au mois de mai 2020, selon un vidéo posté sur sa page Facebook au Burkina, 840 000 déplacés, dont 84% sont des femmes et des enfants (Oxfam Burkina 2020). Les violences causent des difficultés à accéder aux services essentiels comme les services de santé, l’eau ou les produits alimentaires (Oxfam-Québec 2020).

Ajoutons à la situation de pauvreté et de violences civiles, les difficultés dans le domaine de la santé publique. En effet, depuis quelques années, les syndicats du domaine de la santé du pays lancent régulièrement des grèves afin de demander de meilleures conditions de travail. Cela cause un accès particulièrement difficile aux soins, les services étant donné seulement aux cas jugés urgents. Le 25 février 2020, quelques semaines avant les premiers cas de Covid-19 au Burkina Fao, Céline Füri, coordonnatrice humanitaire d’Oxfam-Québec, s’exprimait en ces termes concernant les conditions au Burkina Faso : « Dans un contexte comme celui-ci, le risque d’épidémie est très important […] Quand des milliers de personnes vulnérables se retrouvent réunies dans la même zone et que les services de santé sont débordés, la propagation d’une épidémie peut avoir des conséquences désastreuses » (Oxfam-Québec 2020). Si l’apparition du coronavirus n’aurait surement pas pu être évitée, une meilleure situation sanitaire et sociale aurait pu réduire le nombre de cas, qui, en date du 16 mai 2020, s’élevait à 796 dont 51 décès (APO GROUP 2020, Johns Hopkins University and Medicine, 2020)

Il va sans dire que la situation pré-covid au Burkina Faso était déjà passablement problématique. L’arrivée d’une pandémie dans un système de santé affaibli et au sein d’une population touchée régulièrement par des attaques terroristes cause un défi supplémentaire dont n’avaient ni besoin les autorités du pays ni les civils, déjà en mode survie.

Un impact accru sur les femmes

Si les femmes sont en majorités victimes des déplacements forcés en raison des attaques terroristes au Burkina Faso, nous savons qu’elles sont également les premières victimes de la pauvreté et des situations de crises. Ceci s’explique par les inégalités qui persistent entre les genres au sein de la société burkinabèe, comme presque partout ailleurs.

Leur statut inférieur et la marginalisation dont elles sont victimes expliquent que, dans les périodes de crise, elles souffrent en général davantage que les hommes à cause de leur très lourd handicap de départ : moindre scolarisation, formation professionnelle au rabais, souvent dans les secteurs les moins porteurs de l’économie, dont désintérêts pour les problèmes spécifiques auxquels elles sont confrontées. (Bessis 1996, p.49)

Ainsi, il n’est pas étonnant de constater que les femmes sont les premières touchées par les répercussions économiques et sociales de la Covid-19. D’abord, les répercussions économiques sont importantes, alors que plusieurs secteurs d’activités, au Burkina, comme ailleurs, sont en arrêt ou au ralenti, ce qui cause des pertes d’emplois et un ralentissement économique qui aura sans doute des conséquences à long terme. La fermeture de plusieurs établissements causée par le virus rend encore plus difficile l’accès aux services essentiels. Une femme de Kaya, une ville du Burkina, témoigne :

Depuis le début de l’épidémie de COVID-19, tout est bloqué. On ne peut plus sortir, on ne peut plus se rassembler, nous avons dû mettre un terme à nos activités. La vie est devenue plus rude, et j’ai peur. Ma peur a deux visages : l’insécurité et le virus. Avant le COVID-19, nous avions déjà du mal à trouver de quoi manger, mais c’est encore plus difficile aujourd’hui  (Oxfam en République centrafricaine 2020).

Il est important de tenir compte qu’au Burkina, les femmes œuvrent  majoritairement au sein du secteur informel de l’économie travaillant dans les marchés, comme femme de ménage ou non ou en vendant au bord des rues, par exemple. Évidemment, le secteur informel fonctionne au ralenti pour freiner la propagation de la Covid-19. De plus, il faut considérer que les femmes de ce secteur n’ont pas accès à l’aide gouvernementale, puisqu’elles ne sont pas officiellement reconnues comme actives sur le marché du travail. Elles sont donc laissées à elles-mêmes, sans revenu. Les statistiques disponibles montrent que les hommes sont plus enclins à décéder des complications de la maladie (Radio-Canada 2020). Il faut donc prendre en compte le fait que plusieurs femmes se retrouvent veuves et seules pour subvenir aux besoins de la famille. Le fait de ne pas avoir accès aux mesures d’aide sociale a d’autant plus de conséquences graves dans ces cas.

Il faut également considérer que les femmes burkinabè sont généralement le soutien du foyer et ont la plus grande responsabilité des enfants et des tâches ménagères. Pour celles qui travaillent toujours, il est difficile de concilier l’emploi et la vie de famille. L’un des témoignages reçus pour cet articles met en lumière cette difficile gymnastique des femmes : « C’est assez compliqué pour certaines. Je connais des infirmières qui, en plus d’avoir trois enfants à s’occuper, elles doivent se taper des heures de travail, tout ça en l’absence du mari ». Ajoutons à cela la fermeture des crèches et des écoles, ainsi que l’absence des nounous ou des femmes de ménage, pour celles qui pouvaient se permettre d’en avoir. Le confinement des personnes âgées, et l’augmentation des malades au sein des foyers risquent fortement de faire augmenter la charge de travail domestiques de la gente féminine.

Également, les accès aux services de santé sont encore plus difficiles depuis la pandémie. Les soins aux femmes sont particulièrement touchés :

Le redéploiement des ressources publiques compte tenu de l’urgence sanitaire peut également restreindre les services de santé sexuelle, reproductive et maternelle, en particulier lorsque les moyens des systèmes de santé sont très limités. Une hausse de la mortalité maternelle a ainsi été observée lors des précédentes épidémies d’Ebola (a) et de SRAS, en partie liée à l’accès plus difficile aux services de santé et à la crainte d’une contagion dans les maternités. De même, ces difficultés d’accès pourraient entraîner une augmentation des grossesses non désirées, notamment chez les adolescentes (Grown & Sánchez-Páramo 2020)

Les femmes se retrouvent donc dans une situation économique et sociale difficile avec peu de soutien, alors que même le soutien des femmes entre-elles au sein de la communauté est compliqué par le respect des règles de distanciation physiques mises en place. Elles ont les principales responsabilités du foyer et les revenus les moins certains, en plus des emplois informels gravement touchés par la pandémie et sont non-reconnus par les programmes d’aide. L’impact de la situation actuelle est donc très fortement ressenti par les citoyennes qui, nous l’avons mentionné, sont les premières touchées par la pauvreté et la violence de leur pays.

Covid-19 et violences domestiques

 L’un des autres graves dommages collatéraux  de la Covid-19 est l’augmentation des violences domestiques, principalement contre les femmes, qui semble être une réalité un peu partout dans le monde. Effectivement, plusieurs pays ont vu augmenté de façon drastiques le nombre de cas de femmes violentées. Les statistiques au Canada, aux États-Unis, en France, en Australie, en Grande Bretagne, en Chine, et en Afrique du Sud, entre autres, sont à cet égard éloquentes (Godin 2020, Gupta 2020).

Le confinement, le stress, les difficultés économiques et sociales et le manque de services seraient à l’origine de cette exacerbation, bien que la violence domestique envers les femmes soit, depuis longtemps, un grave problème en Afrique comme ailleurs (ONU INFO 2020). Même s’il est difficile d’obtenir des données officielles au Burkina Faso, il semble que l’augmentation des violences domestiques contre les femmes soient également en hausse. Quelques services d’ONG sur le terrain font état de la violence dont ils sont témoins (Carrefour International 2020, UNFRA 2020). Les personnes interrogées dans le cadre de cet article confirment d’ailleurs l’augmentation des divorces depuis l’arrivée de la pandémie.

Pour comprendre, cependant, dans quelle situation sont les femmes victimes de violence durant leur mariage au pays, il faut se pencher sur leur réalité sociale. Bien que régis par un système de jurisprudence laïc, le catholicisme et la religion musulmanes, les deux principales religions du pays, ont encore beaucoup d’influence sur les comportements et croyances de la population. Ainsi, le divorce est encore stigmatisé et tabou. Par conséquence, en cas de problèmes conjugales et de violences, les couples sont toujours aujourd’hui portés à faire appel aux autorités religieuses locales plutôt qu’à dénoncer la problématique formellement à la justice en place. D’abord, parce que le système de justice officiel est encore peu accessible, ensuite parce que les gens ont davantage confiance en les représentants religieux. Il faut dire que même si le divorce est toléré par les religions, cependant, il n’est que la dernière des solutions après plusieurs tentatives de réconciliation. De plus, les femmes sont rarement au courant qu’elles ont, tout comme les hommes, le droit de demander le divorce. Cependant, comme le divorce est encore considéré comme honteux, particulièrement pour la femme et sa famille, cette dernière a beaucoup de pression de la part de sa famille et des représentants religieux pour rester dans une relation et ce, même en cas de violence (St-Lary 2015). Force est d’admettre, donc, que les femmes ne sont pas protégées contre les violences domestiques et que les conventions sociales leur posent encore des défis de tailles. De plus, comme l’homme est souvent le principal soutien financier et que les femmes ont peu accès aux programmes d’aide économique, comme dit plus haut, il est évident que la situation précaire de plusieurs femmes les pousse à rester dans un mariage pour leur sécurité économique et celle des enfants. Comme les mariages forcés, et les mariages de mineures sont encore fréquents au Burkina, cela augmente les risques de violences et de pression de la part de la famille de la femme (CIFDHA et al. 2017).

Les femmes sont donc particulièrement vulnérables à la violence domestique en temps de crise et la réduction des capacités des services disponibles, déjà peu nombreux, causent un véritable manque de ressources pour celles qui tentent de trouver de l’aide. De plus, la stigmatisation du divorce et des femmes célibataires met une pression sociale et familiale énorme sur les femmes victimes de violence, alors que la Covid-19 ne fait qu’exacerber les tensions dans les mariages.

Conclusion

S’il est vrai que les femmes sont moins touchées et développent moins de complications face au Coronavirus, elles sont, par ailleurs, particulièrement affectées par les conséquences sociales, sanitaires et économiques du virus. Principales victimes de la pauvreté au Burkina Faso et piégées au centre de conflits armées, les citoyennes avaient déjà, avant la crise, beaucoup de difficultés à répondre à leurs besoins de base. L’arrivée de la Covid-19 n’a pour effet qu’une exacerbation des difficultés économiques et sociales des femmes qui doivent se réorganiser et trouver une façon de contrer les pertes de revenus et de services.

La violence domestique, de son côté, était déjà bien présente au pays. Cependant, les conditions économiques et sociales dans lesquelles nous plongent la crise augmentent les violences faites aux femmes. Dans le cas particulier du Burkina, le manque de recours au système de justice et la pression sociale entourant le mariage sont des facteurs qui contraignent les femmes parfois à rester dans des relations abusives, facteur qui s’ajoute à leur réalité économique qui leur donne peu d’autonomie, ce qui augmente les répercussions d’un divorce sur leur qualité de vie. Les femmes du Burkina Faso sont donc particulièrement à risque de rester dans des relations abusives et cela est d’autant plus vrai en temps de crise.

Il serait intéressant de voir comment le gouvernement du pays pourrait revoir ses programmes d’aide dans le but de favoriser l’autonomie des femmes et d’inclure ces dernières dans  la relance économique du pays après la pandémie.

APO GROUP. (2020). « Coronavirus (COVID-19) au Burkina Faso », URL: https://www.africa-newsroom.com/press/coronavirus-cov19-au-burkina-faso?lang=fr

BANQUE MONDIALE. (2020). « PIB ($ US courants) – Least developed countries: UN classification », URL : https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GDP.MKTP.CD?locations=XL&view=chart

BESSIS, Sophie. (1996). « La féminisation de la pauvreté ». Dans BISILLIAT, Jeanne. Femmes du Sud, chefs de famille, Paris, Karthala, p. 49-59.

CARREFOUR INTERNATIONAL. (2020). « Carrefour travaille à renforcer son soutien aux services vitaux pendant la pandémie de la COVID-19 », 4 mai, URL : https://cintl.org/fr/actualites/nouvelles/

GODIN, Melissa. (2020) « As Cities Around the World Go on Lockdown, Victims of Domestic Violence Look for a Way Out », Time, 18 mars, https://time.com/5803887/coronavirus-domestic-violence-victims/.  

GROWN,  Caren et Carolina SÁNCHEZ-PÁRAMO. (2020). « Femmes et hommes ne sont pas égaux face au coronavirus », 20 avril, Banque Mondiale Blogs, URL : https://blogs.worldbank.org/fr/voices/femmes-et-hommes-ne-sont-pas-egaux-face-au-coronavirus-covid-19

GUPTA, Jhumka. (2020). « What does coronavirus mean for violence against women », Women’s Media Centre, 19 mars, URL: https://womensmediacenter.com/news-features/what-does-coronavirus-mean-for-violence-against-women.

JOHNS HOPKINS UNIVERSITY & MEDICINE. 2020. « COVID-19 Dashboard by the Center for Systems Science and Engineering (CSSE) at Johns Hopkins University », URL: https://coronavirus.jhu.edu/map.html

MASNEANG LAOUNDIKI, Cryspin. (2020).  « Déplacés internes : Le Burkina comptabilise plus de 838 500 personnes en fin mars 2020 », Le Faso.net, 3 avril, URL : https://lefaso.net/spip.php?article95940

ONU INFOS. (2020). « Le nombre de victimes d’attaques terroristes multiplié par cinq en trois ans au Burkina Faso, au Mali et au Niger », 8 janvier, URL : https://news.un.org/fr/story/2020/01/1059551

ONU INFOS. (2020). « Violence domestique : le chef de l’ONU appelle à un ‘cessez-le-feu’ face à un « déferlement mondial » », 5 avril, URL : https://news.un.org/fr/story/2020/04/1065842   

OXFAM BURKINA. (2020, 13 mai) Femmes et conflit , 13 mai, [Vidéo publié sur une page Facebook ], URL : https://www.facebook.com/oxfamauburkina/videos/2954488934664758/

OXFAM RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE. (2020). « Les efforts déployés pour promouvoir un cessez-le-feu mondial sont un « échec retentissant » , selon Oxfam », 12 mai, URL : https://republiquecentrafricaine.oxfam.org/latest/press-release/les-efforts-déployés-pour-promouvoir-un-cessez-le-feu-mondial-sont-un-«-échec

OXFAM-QUÉBEC. (2020). « Crise humanitaire au Burkina Faso : 1,9 million de personnes sans accès à l’eau », 25 février, URL : https://oxfam.qc.ca/crise-humanitaire-eau-burkina-faso/

Radio-Canada. (2020). « Pourquoi la COVID-19 frappe-t-elle plus les hommes? », 26 mars, URL : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1688709/covid-19-hommes-femmes-infections-differences 

SAINT-LARY, Maud. (2015). « From Settlement to Divorce: An Islamic Judicial Practice in Burkina Faso», Diogènes, vol.60, no.3-4, p.133-142, URL: https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/0392192115590338?journalCode=dioa

UNITED NATIONS POPULATION FUND. (2020). « West and Central Africa Region COVID-19 Situation Report No. 3 », 15 mai, URL: https://www.unfpa.org/sites/default/files/resource-pdf/WCARO_COVID-19_UNFPA_Sitrep3_15_May.pdf

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